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D’un geste, elle rejette ses draps, heureuse ! La journée s’annonce belle et se finira en apothéose, elle en est sûre. D’ailleurs c’est ce qu’ils ont décidé, tous ensemble.

Hier, elle a sorti sa plus belle nappe brodée à la main, à petits points du temps où elle y voyait encore. Elle a empesé les serviettes, huit, et préparé tous les ingrédients de son gigot d’agneau de onze heures. Tous, sauf un. C’est pour cela qu’elle est tellement heureuse que la pluie se soit arrêtée. C’est un signe. Ce matin, elle a été réveillée par la douce et lumineuse chaleur de ce soleil de septembre.

Allez, il est grand temps de se remuer. Elle s’habille vite fait en chantonnant les amants de Saint Jean, sa chanson préférée, et se fait chauffer thé et tartines avant de vérifier son gigot. Elle a sorti sa grande cocotte en fonte noire, lourde comme un âne mort aurait dit sa regrettée et défunte mère. Elle l’a frotté d’huile, y a fait revenir oignons, ail, carottes puis, elle a fait dorer son gigot badigeonné de moutarde. Elle a nettoyé ses légumes : les belles courgettes à la peau vernissée d’un beau vert Émeraude, les petites pommes de terre de Noirmoutier, trois grosses aubergines au ventre bien rond, quelques tomates bien fermes qu’elle a coupé en quatre. Elle n’en épluche aucun, ils viennent tous de son petit jardin, elles les a spécialement bichonnés pour l’occasion. Elle y ajoute un beau bouquet garni et y versera un litre de vin blanc.

Elle rince sa tasse, allume son four et y glisse la cocotte. Ouf !! Elle est vraiment lourde. Maintenant, elle peut aller cueillir les fleurs pour le chemin de table et ramasser la touche finale de son plat. Il lui restera alors à dresser le couvert et à confectionner son fameux fondant au chocolat qu’elle accompagne d’une crème parfumée à l’aspérule odorante, un délice !! Elle veut que tout soit parfait, ils l’ont rêvé comme ça. Tous ensembles.

Elle ne met qu’une veste légère, il fait si beau aujourd’hui. Elle jette un dernier coup d’œil dans le four, tout va bien, son gigot va cuire, tout doucement, jusqu’à ce soir. Elle attrape ses paniers, un pour les fleurs, l’autre pour la surprise du chef (elle en sourit toute seule en hochant la tête) et s’en va gaiement au jardin après avoir enfilé ses caoutchoucs.

Les dahlias sont somptueux, certains carmins, d’autres orangés, les uns roses d’autres jaunes, elle a toujours aimé les dahlias et en replante chaque printemps, préparant les bulbes avec soin pour faire flamboyer la fin de l’été jusqu’aux gelées. Elle y ajoute quelques roses qui ont résisté aux pluies de ces derniers jours. Ce sont des « Honorine de Brabant » elles sont roses striées de rose presque mauve et embaument le petit coin du jardin où elle a mis un petit banc et où elle aime venir passer de longues heures. Il ne reste plus qu’à choisir un ou deux feuillages colorés et à déposer son panier sur le seuil de sa maison pour tout à l’heure.

A présent elle marche vers « les pas aux biches » ce petit coin de la forêt de Lanouée où elle sait trouver ce qu’il lui faut.

La voilà qui marche en scrutant la mousse au pied des chênes. Il lui faut peu de temps pour trouver les premiers cèpes de Bordeaux à la belle robe lisse. Il ne lui en faut pas beaucoup, juste de quoi décorer ses assiettes ils seront accompagnés de ceux qu’elle trouvera un peu plus loin dans le pré de Rolland, des psilocybes et à peine parsemés de la « surprise » qu’elle vient de trouver.

Elle est contente, il n’est pas tard, ses préparatifs s’annoncent bien et ses convives vont être satisfaits. Le temps de rentrer et la voilà aux fourneaux et à ses derniers préparatifs. Sa nappe est du plus bel effet et Madeleine lui a promis de venir tôt pour mettre la table. Elles sont complices depuis le préparatoire où elles ont connu aussi Renée. Louis et Marcel aussi. Son Jean, elle l’a connu plus tard comme Suzanne et Bernard. Mais n’empêche, ils forment une belle bande de joyeux drilles. Ils en ont fait des virées ensemble, ils en ont fêté des évènements tout au long de leur vie et puis, depuis le printemps, ils pensent à ce projet. Ça leur est venue à la mort de Jacques, son Jacques, suivie de l’hospitalisation de Renée et de la « longue maladie » de Madeleine. Ils ont bien senti, que peu à peu, leur corps se détraquait.

Une odeur délicieuse s’échappe de son four alors qu’elle prépare son dessert. L’aspérule odorante infuse doucement dans la crème fleurette et le chocolat fond au bain-marie. Tous les arômes s’entremêlent et elle se remet à fredonner les amants de St Jean. Tiens, voilà Madeleine, son chignon gris brinquebalant, les joues creusées et le sourire aux lèvres.

Ensemble, elles disposent la belle porcelaine, le service en cristal, les couverts en argent. Madeleine chante avec elle. Elles sont heureuses de cet instant partagé.

Ensuite Renée et Louis arrivent avec le pain, suivis de peu par Suzanne et Bernard et le fromage, Marcel est bon dernier mais il apporte le vin. Un Bourgueil pour le Gigot, du Beaujolais pour le fromage, du Pinot gris pour ceux qui préfèrent le blanc et bien sûr, du champagne pour le dessert.

Chacune et chacun a fait des frais de toilette et de coiffeur. Ils sont beaux sans être guindés, ce n’est pas leur genre. Ils se connaissent depuis tant de temps qu’ils sont comme en famille. Ils ont tous plus de quatre-vingt-dix ans et si, comme elle, ils aiment chanter et battre la mesure, ils n’ont plus les jambes pour danser.

Elle a disposé des petits bouquets avec leur nom près des assiettes et chacune, chacun s’assoit. Avant, ils ont déposé une enveloppe dans une corbeille enrubannée sur la desserte.

Elle leur a préparé un petit apéritif à la pêche qu’elle a concocté cet été avec les feuilles de ses pêchers et des petits biscuits au parmesan. Ils trinquent à leur projet sans s’appesantir, simplement pour être sûrs qu’ils sont tous bien toujours d’accord. Elle a mis un peu de musique, du Chopin. Pas trop fort, juste ce qu’il faut pour éviter les silences.

Renée et Louis, Suzanne et Bernard se serrent la main. Et le repas se poursuit, elle leur raconte sa dernière promenade, le soleil, les dernières hirondelles et la queue de l’écureuil aperçue ce matin.

Marcel l’aide à sortir la cocotte du four et tous s’exclament devant le fumet délicieux qui s’en échappe. Elle arrange chaque assiette avec le gigot fondant au point de pouvoir le servir à la cuillère, les légumes qui ont confit dans le jus et une couronne délicate de champignons. Tous les champignons sont comestibles, certains, une seule fois.

Madeleine raconte une blague mignonne, Louis une blague coquine et Marcel une blague un peu cochonne et tous rient aux unes comme aux autres. Ils se régalent du gigot fondant, boivent juste ce qu’il faut de Bourgueil pour être gais et se racontent les dernières péripéties familiales. Madeleine qui est arrière-grand-mère montre, attendrie, des photos du dernier. Chacun s’extasie et la félicite. C’est qu’elle a eu six enfants, quinze petits-enfants et déjà deux arrière-petits-enfants. Ils mangent lentement, dégustent comme il se doit ce repas préparé avec amour.

Car elle les aime ces sept-là ! Ça on peut le dire. Toutes ces années à se soutenir les uns les autres, à se réjouir pour les uns à se chagriner pour les autres. Ça fait un sacré ciment.

Elle va chercher le plateau de fromages accompagnée de Marcel qui va chercher le vin. Il la prend dans ses bras et la serre fort, sans un mot mais en essuyant une larme.

Les conversations vont bon train autour de la table et elle sourit à Marcel, émue. Ils se rassoient et rient avec les autres d’une nouvelle blague de Louis. On se sent bien autour de cette table et la tendresse y est palpable. On se régale aussi, c’est ainsi qu’ils l’ont voulu, prévu.

Le fromage terminé, ils décident de chanter avant le dessert et chacun entonne son refrain préféré que les autres reprennent. Avec la nuit qui vient le temps se rafraîchit et elle va allumer le poêle. Tout doit être parfait ce soir.

Elle débarrasse aidée de Renée, Suzanne et Madeleine. Elle met la vaisselle dans le lave-vaisselle. Elle ne veut pas que sa cuisine donne une impression de négligence. Elles apportent les petites assiettes, petites cuillères et le dessert. Son fondant embaume et sa crème n’est pas en reste. Chacun la complimente avant de savourer sa part. Ils sont tous repus et un peu mélancoliques à présent mais ils ne regrettent rien. Ils ont passé une merveilleuse soirée entre amis. La soirée qu’ils concoctaient depuis de longs mois.

Elle n’a pas le temps d’aller préparer le café, elle s’endort et chacun, chacune en fait autant atour de la table. Tant pis, elle n’aura pas eu le temps, non plus, de débarrasser les assiettes à dessert ni de mettre en marche le lave-vaisselle.

C’est le facteur qui les trouve le lendemain à 11h. Il les croit endormis tant ils ont l’air paisibles. Il se dit qu’ils ont du faire une sacré bringue pour s’endormir le nez dans leurs assiettes. Et puis, il s’approche d’elle, la secoue doucement et se rend compte de ce qui se passe.

La police scientifique découvrira que c’est son cocktail maison de champignons qui les a gentiment endormis pour toujours. Comme ils l’ont écrit dans les lettres déposées dans la panière enrubannée, c’était leur dernière volonté.

 

Nouvelle écrite dans le cadre des 24h d'écriture de Fleury les Aubray de mon amie Anne Marie auxquels j'ai participé par correspondance. Le thème était "se mettre à table" et la phrase de Michel Guérard choisie : Tous les champignons sont comestibles, certains, une seule fois.