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Je ne me retourne pas. Les voitures ont beau klaxonner à qui mieux mieux leur colère dans cet embouteillage monstrueux, je ne me retourne pas. L'odeur de gazole se mêle en effluves nauséabondes à celle de la térébenthine de la peinture dont je suis à présent couvert. Je ne dois pas me retourner quels que soient les bruits, les odeurs, les cris que j'entends. Je dois continuer absolument. Je sens leur désapprobation, leur ironie. Leurs rires m’indiffèrent, tout m’indiffère hormis ma guerrière.

Je l'ai rêvée la nuit dernière, belle, tellement belle et tellement moi et je ne me retournerai pas tant qu'elle ne sera pas achevée, hurlant sa colère, gueulant sa révolte !!! Je l'ai rêvée et c'est elle qui portera mon dégoût, ma frustration, mon indignation devant les injustices de ce monde.

Elle est belle dans sa fureur de vivre, son désir de plus, de mieux. Elle ne doit pas leur faire peur, elle doit les alerter. Eux, les pollueurs avec leurs grosses autos et leurs embouteillages puants. Eux qui marchent dans cette ville pour aller acheter des gadgets inutiles qu'ils fourreront dans des sacs plastique et qu'ils jetteront dès qu'ils n'en auront plus envie...

Je m'applique à finir ma fresque magnifique !! Touche après touche j'y mets mon cœur et ma rancœur et tout ce que je veux dire, crier, hurler, je l'étale à grands coups de pinceau, à grands coups de spatules.

Je ne me retournerai que lorsque j'aurai mis le dernier coup de pinceau, le dernier détail pour qu'ils comprennent bien, peut-être pas tous, peut-être que quelques uns, ce serait déjà beau, ce serait un début avant la grande révolution, le grand chambardement. Ils vont bien finir pas comprendre.

Je ne me retourne pas mais je les entends, ils grondent et protestent, certains applaudissent, d'autres ricanent. Moi, je peins, avec conviction, avec ardeur, j'y mets toutes mes convictions. Mes bras me font mal, leurs rires me font mal mais je peins, je peins, je peins et je peindrai jusqu'à la dernière couche, la dernière touche et si je n'ai plus de pinceau, je peindrai avec mes doigts.

Mais, que se passe-t-il ? Je sens soudain un tremblement dans mon échafaudage. Mes pots glissent inexorablement... Ils n'oseraient tout de même pas ?

Il fallait commencer le texte par "je ne me retourne pas"...