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Aujourd'hui, je veux juste faire un copier/coller…

Hier, j'ai été émue, bouleversée et très fière. Mon fils m'a fait lire un texte qu'il a écrit pour témoigner.

Il y décrit un épisode particulièrement douloureux de sa schizophrénie et il le fait avec tant de justesse, tant de sensibilité mais aussi tant de lucidité que j'ai eu envie de partager.

Les vaisseaux s’élèvent un à un dans le ciel de la ville de Liège, emportant dans leurs soutes et leurs réservoirs les derniers lambeaux de matière vivante terrestre.
Précipitant les derniers humains de la dernière cité de notre planète dans une sorte de course vers le néant, avec pour seul objectif la fuite de la terre dont ils n'ont su préserver la vie et les ressources, jusqu'à l'épuiser et forcer leur départ en quête peut-être d'un autre monde, jumeau de ce joyau du vivant qui fut leur mère réduit alors à n'être que le carburant de cette tentative désespérée de survie de l'espèce humaine.

Moi, sur les hauteurs de la ville, témoin de leur départ et prenant conscience qu'ils signent là l'échec et la vanité de milliards de vies humaines avec leurs souffrances, leurs bonheurs, leurs espoirs, je sens s'élever en moi le sentiment terrible de cette intolérable in-justesse.

Voilà en quelques mots un court épisode de ce qu'en psychiatrie on appelle un voyage pathologique.
Ce voyage ou ce que j'appelle moi cette errance, je l'ai vécue il y a un peu plus d'une année.
Pendant deux semaines, perdu dans Liège, j'ai erré, marché sans arrêt nuit et jour, vivant peut-être d'autres mondes, d'autres réalités, l'esprit submergé par d'autres cohérences qui seront qualifiés de délirants.
Arrivant finalement épuisé et transi dans un commissariat à Herstal et dans l'incapacité de me souvenir même de mon nom.

Quatorze jours à marcher dans cette ville sans manger, pratiquement sans boire, la texture même de ma peau a été modifiée par la déshydratation, sans dormir non plus, juste peut-être le repos procuré par des pertes de connaissances, trous noirs de ma mémoire desquels je me réveille marchant toujours.
Un cauchemar prenant le relais d'un autre avec sa propre histoire, ses propres cohérences et la folie des êtres qui le peuple. Je suis au-delà de pouvoir même en souffrir, juste le jouet de ce qui me traverse, m'envahit.

C'est le deuxième épisode psychotique que je traverse cette année 2013, quelque mois après avoir pris la décision de vivre sans la chimie des neuroleptiques.
Cette année là, bien que diagnostiqué schizophrène depuis presque vingt ans, je fais pour la première fois l'expérience de glisser dans la démence, à bout de forces, à bout de souffrance, bien au-delà de tous mes épuisements.

Évidemment j'ai déjà, depuis longtemps côtoyé la douleur et la folie, mais ce que j'éprouve alors est ma propre folie, non pas celle d'être prisonnier de perceptions, malmené par des présences, des interprétations de mon réel, qui me plongent dans l'angoisse, la séparation d'avec la société humaine.

Quelques mois plus tard, au cours d'une hospitalisation au CHGR de Rennes, je démarre à nouveau un traitement que j'avais stoppé depuis au moins cinq ans et je recommence à dormir. Peu à peu, jour après jour je peux enfin me reposer.
Aujourd'hui cependant, je reste hébété, doutant encore de ma propre existence au sein de ma propre vie.
Il y a bien quelqu'un dans ma vie, quelqu'un qui la vit mais est-ce bien moi ou bien un autre moi, né du départ de mon âme à bout de douleur et à l'incarnation d'un autre âme continuant mon existence.

Je visite comme je le peux ces deux possibilités, tantôt cherchant à percevoir qui je suis, à me reconnaître, tantôt prenant conscience que je suis vécu par un autre."

Cette période qu'il décrit a été douloureuse, pour lui mais aussi pour nous, son frère, sa sœur, sa maman… Nous étions impuissants devant sa souffrance, impuissants devant le mal qu'il s'infligeait, qu'il nous infligeait parfois. Lors des épisodes dont il parle, particulièrement le deuxième, nous nous sommes sentis tellement seuls! Même si les amis, la famille s'inquiétaient, nous étions seuls à le savoir en souffrance quelque part. Il nous a fallu mener une enquête auprès de ses amis, découvrir qu'il était à Liège, à la rue, sans argent pour manger, sans téléphone qu'il avait jeté… Je me suis rendue à la gendarmerie. On a semblé m'écouter mais rien n'a bougé. J'ai insisté, insisté, alors je me suis fait convoquée et interrogée. Oui, ce jour là, alors que j'étais en plein désarroi,  on m'a vraiment donnée l'impression d'être coupable! Enfin, on nous a appelés, il était à Erstal et nous pouvions venir le chercher. Pendant toute cette période, j'ai été soutenue par Patrick mais là, il a été merveilleux. Nous avons reçu l'appel en début d'après-midi, nous avons mis des vêtements et des chaussures pour Frédéric dans un sac et nous nous sommes mis en route. Presque mille km, trois quatre heures de sommeil et je retrouvais mon fils.

Après tant de souffrance, des années d'incompréhension, nous nous retrouvons. Je l'aime et je suis fière de lui.